Des Kiosques et Kiosquiers en mal d’avenir

Les incontournables kiosques de Paris fêtaient cette année leur 150 ans. Un anniversaire en demi-teinte puisque la profession, fragilisée par la crise de la presse, ne sait de quoi son avenir sera fait. 

Dans la gare Montparnasse, le ton est donné par le crieur de journaux « Le Parisien, Libé, l’huma, l’Equipe… Le Figaro, Le Monde » : les quotidiens et magazines n’attendent que d’être lus. Mais la foule ne s’arrête pas et dévale les escaliers un à un pour finalement atterrir sur le parvis de la gare. Petit à petit, elle se disperse, laissant apercevoir un kiosque encore perdu dans le brouillard. Il faut en faire le tour pour distinguer Pierre à l’intérieur, presque caché par les gros titres de presse. Pull en maille sur le dos et lunette sur le nez il entame les premières pages du Monde.

« CE MÉTIER C’EST LE MIEN ET JE L’AIME »

Pierre est kiosquier depuis 13 ans mais cela ne fait que quelques années qu’il occupe le kiosque qui fait face à la tour Montparnasse. Si certains des ses collègues ouvrent leur commerce dès 4h30 ou 5h00 du matin, Pierre lui a décidé de faire autrement « J’ouvre à 8h00 et je ferme vers 17h20, je suis un peu fainéant » admet-il avec un sourire en coin. Dans sa jeunesse, Pierre a fait une licence de sociologie. Après avoir travaillé dans ce domaine quelques années il s’est essayé au métier de kiosquier pour son amour de la lecture et du contact humain. « Ce métier maintenant c’est le mien et je l’aime, c’est ma passion » raconte t-il. Il ajoute qu’il est évident qu’il n’a pas choisi ce métier pour l’argent « en travaillant plus de 60 heures pas semaine, je ne gagne pas plus que le smic ».

Le brouillard se lève à peine qu’un premier client entre dans l’enceinte de son kiosque. L’homme lui tend directement la monnaie et s’empresse de filer avec le Figaro sous le bras. « La journée va être calme » annonce Pierre « le mardi c’est calme, je ne sais pas pourquoi » puis il se reprend « c’est tout le temps calme en fait, ici. » Pierre aimerait qu’on se bouscule pour venir lui acheter ses journaux mais ce n’est pas comme ça que cela se passe.Depuis quelques années, de moins en moins de personnes s’arrêtent pour lui acheter les quotidiens. Heureusement Pierre a ses habitués : « j’ai des clients réguliers avec qui je m’entends très bien, on échange sur l’actualité, sur nos vies. Et quand je ne les vois pas pendant un ou deux jours c’est qu’ils sont malades, mais ils reviennent toujours ».

UNE PROFESSION EN CRISE

Si Pierre compte sur ses habitués c’est parce qu’il a conscience que la crise touche de plus en plus durement son secteur d’activité. Une étude révélait dernièrement que la vente des quotidiens nationaux en kiosque a chuté entre 14 et 26 % selon les titres, au mois de septembre. Le commerce de Pierre est l’une des premières victimes de la crise de la presse. « En 3 ans j’ai perdu 50% de mon chiffre d’affaire, et les 10 derniers mois j’ai cumulé 10% de perte en plus » explique t-il l’air abattu. Selon lui seulement 100 kiosques sur les 402 que compte la capitale seraient rentables. C’est ainsi que la fermeture des ces maisonnettes de presse s’accélère depuis quelques années sans que leurs propriétaires puissent faire quoi que ce soit, et Pierre a peur d’être le prochain sur la liste : « Je me donne encore un peu de temps pour remonter la pente mais si ça continue je vais fermer. Et si je ferme, il n’y aura plus personne pour reprendre ce kiosque ». Lorsqu’on lui demande à qui la faute, Pierre monte sur ses grands chevaux et déblatère sur le numérique : « c’est la faute aux tablettes, au numérique si les gens n’achètent plus aujourd’hui. Ils téléchargent les journaux sur leur Ipad ». Il raconte que les kiosquiers se sentent écrasés par les nouvelles technologies, par la gratuité de l’information sur internet et qu’ils ne peuvent rien faire contre ça.

Calmé, après avoir bu une gorgée d’eau, il admet que c’est aussi la faute des entreprises de presse, qui ne tiennent pas compte du travail des kiosquiers et de leurs remarques. Tous les soirs, avant la fermeture Pierre reçoit les journaux du lendemain et à chaque fois le nombre d’exemplaires est différent. Lorsqu’il reçoit dix exemplaires de Libération cela ne pose pas de problème, il les vendra. Mais parfois le nombre envoyé ne correspond en rien à sa capacité de vente. « Ce matin j’ai trente exemplaires de Libération, je vais en faire quoi moi ? Je n’arriverai jamais à tous les vendre. Pourquoi ils m’en ont mis trente ? À cause de leur super couverture sur le tireur fou ? ». Les journaux invendus sont un réel problème pour les kiosquiers, à cause d’eux les factures s’alourdissent. Et, quand les kiosquiers n’ont pas à se plaindre des invendus, ils se plaignent de l’absence de certains titres en rayon. Depuis le début de l’année les grèves à répétition des distributeurs de presse, comme Presstalis, compliquent leur travail.

« LUTTER POUR CONTINUER D’EXISTER »

La journée file et la masse de titres qui s’agglutine sur les quelques mètres carrés du kiosque de Pierre peine à disparaître. Les journaux et les magazines, entassés les uns sur les autres cacheraient presque l’autocollant collé sur la vitre à coté de Pierre. Sur un triangle à fond jaune s’inscrit en noir et en gras ces quelques mots : « diffuseur de presse en danger ». Pour le kiosquier il est nécessaire de se battre pour sauver sa profession. Et pour cela il faut alerter les gens sur les conditions de travail de ses collègues et de lui même. Après avoir fouillé quelques minutes dans ses tiroirs, il en ressort sa carte de membre du syndicat UNDP, l’ Union Nationale des Diffuseurs de Presse. « Il faut lutter pour continuer d’exister. Il faut qu’on lutte maintenant sinon bientôt on n’existera plus » clame t-il en rendant la monnaie à une lectrice de La Croix. Le syndicat que Pierre a choisi est le syndicat qui fédère la quasi-totalité des kiosques de province et de Paris.

C’est non loin de la place de la République, au numéro 16, que Daniel Panetto secrétaire national de l’UNDP cherche à améliorer les conditions de travail des diffuseurs de presse. Pour lui, il est crucial de ne pas baisser les bras face à ce que l’on peut entendre : « la presse écrite n’est pas morte et la profession de kiosquier ne l’est pas non plus ». Pour le numéro 3 de l’UNDP le vrai problème réside dans la sous-rémunération des kiosquiers. « Les kiosquiers et les diffuseurs de presse français sont les moins bien payés d’Europe, alors que notre réseau est le plus spécialisé » déplore t-il. La revalorisation des salaires est donc pour ce syndicat la priorité pour redresser la situation actuelle et ainsi permettre aux kiosquiers de conserver leur activité.

ENVISAGER L’AVENIR

Les principaux intéressés eux, comptent bien évidemment sur le travail des syndicats mais ils attendent aussi des mesures plus concrètes et plus rapides qui pourraient avoir une incidence directe sur leur travail au quotidien. Améliorer la condition des kiosquiers passe par l’amélioration des conditions d’exercice de leur travail et par l’élargissement de l’offre commerciale, c’est en tout cas ce que l’on pense chez MEDIAKIOSK. Depuis 2005 cette société s’est vu confier par la ville de Paris une délégation de service public pour la gestion et le développement du réseau des kiosques dans la capitale. « La société a fait beaucoup d’efforts depuis quelques années pour tenter d’améliorer notre situation » reconnaît Pierre qui communique et échange beaucoup avec elle. « L’année 2013 est en effet une année de changement » explique Katerine Laborde, directrice de la communication « nous avons obtenu le droit pour les kiosquiers de vendre des boissons, des cartes téléphoniques, des gadgets mais aussi de la billetterie. Tout cela en négociant aussi un tiers de surface en plus sur le trottoir » Les nouveaux produits, désormais proposés à la vente, permettent d’enrichir le commerce avec une nouvelle valeur ajoutée. Une initiative appréciée par les kiosquiers mais qui n’est pas suffisante « Ce n’est pas avec une bouteille de coca et une coque de Smartphone que je vais améliorer mes ventes » dit Pierre.

C’est pourquoi MEDIAKIOSK cherche à retravailler sur le modèle même du commerce « le mobilier doit être repensé, mieux équipé, avec plus de confort » insiste Katerine Laborde en ajoutant que l’informatisation des kiosques fait partie des éléments essentiels pour assurer un meilleur avenir aux kiosquiers : « Il faut que les kiosquiers se désengagent des tâches de manutention, d’une logistique bien trop compliquée, pour se concentrer sur leur activité de commerçant et l’informatisation des kiosques permettrait ce genre de choses ». Une initiative que Pierre applaudit, pour lui, tout est devenu trop difficile. Le métier en lui même est devenu secondaire face à toutes les tâches que doivent accomplir les kiosquiers.

Il fait maintenant nuit et Pierre est prêt à fermer le rideau de fer de son kiosque. Aujourd’hui maigre recette, de nombreux invendus lui restent sur les bras. Il appréhende l’avenir avec angoisse et espère que le jour où il devra fermer son commerce pour la dernière fois n’est pas pour demain. Si des solutions à la crise émanent des divers acteurs de la société, le kiosquier reste malgré tout inquiet.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s