Quel avenir pour les ouvriers du livre de l’imprimerie d’Ivry-sur-Seine ?

Les ouvriers ont les nouvelles les plus fraîches. Dernière lecture avant l'emballage des journaux.

Les ouvriers ont les nouvelles les plus fraîches. Dernière lecture avant l’emballage des journaux.

Au mois de décembre, les ouvriers du livre ont perturbé à plusieurs reprises la parution du journal Le Monde. Le groupe invoque « des perturbations répétées qui compliquent la production du Monde Imprimerie depuis plusieurs semaines ».

Le mouvement est lié à un accord passé il y a 18 mois aux termes duquel Le Monde a accepté d’aider, via un prêt de 5 millions d’euros, au reclassement de 35 salariés qui ont quitté Le Monde Imprimerie dans le cadre de la dernière restructuration. Ce financement, négocié avec l’imprimeur Riccobono, devait être lié à certaines conditions qui, selon Le Monde, ne sont toujours pas remplies alors que le premier versement est exigé du journal. Rencontre avec les premiers concernés par ses mesures : les ouvriers de l’imprimerie d’Ivry-sur-Seine.

En septembre dernier, nous nous sommes rendus à l’imprimerie d’Ivry-sur-Seine. Il est 10H20, le journal va bientôt être envoyé depuis le siège du Monde. Dans un vacarme retentissant, les deux rotatives sont lancées. Une immense bobine de papier blanc vient s’étirer de part et d’autre de la machine. A la Une « Guerre Froide et guerre monétaire au menu des dirigeants du G20 » et « A Oradour, la Paix des Mémoires ». Dans un local enfumé situé juste devant les rotatives, les techniciens contrôlent l’encrage, le respect des couleurs ainsi que le calibrage de la typographie. Des centaines de journaux sont jetés à la poubelle avant que le résultat soit satisfaisant. « L’impression est un travail de précision et de rigueur » m’avertissent les plus anciens.

Un ouvrier contrôle la tension du papier.

Un ouvrier contrôle la tension du papier.

Tout au long de l'impression, des ouvriers contrôlent la typographie.

Tout au long de l’impression, des ouvriers contrôlent la typographie.

Des ouvriers contrôlent l'équilibre des couleurs lors de l'impression du journal.

Des ouvriers contrôlent l’équilibre des couleurs lors de l’impression du journal.

L’ambiance n’est pas celle d’une rédaction, le cadre non plus évidement. De la poussière mêlée à de l’encre noire jonche le sol et les recoins des salles. Au mois de décembre dernier c’est sur la façade des locaux du journal, rue Auguste Blanqui dans le treizième arrondissement de Paris que des pigments de couleurs ont été jetés en signe de protestation. A l’imprimerie, au-dessus de la salle de contrôle, scotché à même le mur, les photographies de deux « camarades » décédés dominent la scène. Bien que le ton de la conversation soit aimable et l’ambiance presque familiale, une tension est présente et rapidement les langues se délient. « Ça a bien changé, il n’y a plus personne » m’affirme un ouvrier dans un élan de nostalgie. Il travaille à Ivry depuis une quinzaine d’années « L’ambiance n’est plus du tout la même » me souffle-t-il, ça sera la fin de ses confidences. Un peu plus tard dans la journée, un autre ouvrier, cette fois-ci plus jeune se questionne : « On se demande bien ce que l’on va devenir, mais surtout, que vas-t-on faire de nos métiers ? ». Certaines de ses interrogations sont révélatrices d’un des problèmes qui touche la presse : « Les gens ne lisent-ils plus sur papier ou ne lisent-ils plus du tout la presse ? » m’interroge-t-il.

Autant de questions qui restent sans réponse. Cette génération d’ouvriers du livre se questionne sur son proche avenir car la situation est critique. Déjà en 2011, les imprimeries avaient vu leur effectif passer de 230 employés à 70 employés, et pour 2014 des départs sont encore prévus. Deux rotatives sur trois ont été fermées. Cette réduction massive des effectifs est le résultat d’un projet industriel porté par les actionnaires du Monde, Messieurs Bergé, Pigasse et Niel.

Le but affiché était d’imprimer le quotidien en province afin de rendre le journal disponible plus tôt dans les kiosques et ainsi de réduire les coûts de distribution (pour un tirage à environ 100 000 en province, sur 380 000). Cette nouvelle répartition avait également pour but de distribuer le journal avant 14H00 et de récupérer des parts de marché. Illustration de l’effondrement de la production de l’imprimerie d’Ivry-sur-Seine, depuis 2011, les Echos, 20 minutes, le JDD, le Guardian et Direct Matin n’y sont plus imprimés. La direction du Monde souhaite ne conserver qu’une seule rotative. Le Syndicat général du Livre et de la Communication Ecrite (SGLCE) avait dénoncé dans un communiqué le 10 octobre 2011 un « recours à la sous-traitance à Ivry » : « L’imprimerie devrait accuser en 2011 une perte d’exploitation de plus de 3 millions d’euros, hors éléments exceptionnels. Après le départ de son seul et unique client extérieur, Les Echos, en novembre 2012, les pertes prévisionnelles seront supérieures à 10 millions d’euros en 2013 si rien n’est fait ». 

« Nous nous trouvons devant une stratégie industrielle vitale » a-t-il affirmé plus récemment. Au vu de ses déclarations il semble qu’il faille préparer le deuil du trio historique qui fabrique un journal: rédacteurs, secrétaires de rédaction et ouvriers du livre, ou du moins, qu’il faille s’attendre à une fermeture du site d’ici à quelques années

M.F

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