«Le code informatique est plus honnête que les humains»

A 25 ans, Ksénia Ermoshina est une polyglotte émérite. Passant sans difficulté de son russe natal à sa langue d’adoption hexagonale, la jeune femme maîtrise également l’anglais et se passionne pour un autre langage: celui des ordinateurs. S’intéressant actuellement au développement de diverses applications informatiques permettant d’améliorer la vie quotidienne des citoyens, la chercheuse, musicienne à ses heures perdues, voit dans les nouvelles technologies un outil formidable pour promouvoir la démocratie.

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Ksenia Ermoshina, doctorante au Centre de Sociologie de l’Innovation

Vous avez longtemps travaillé sur la question des mobilisations citoyennes. Quel regard portez-vous sur le mouvement qui agite actuellement l’Ukraine?

Je vis en France depuis déjà deux ans, et je ne retourne en Russie que par intermittence: je n’ai donc pas beaucoup accès à des informations bruts. Cela dit, j’ai des amis anarchistes ukrainiens qui me répètent souvent de ne pas croire ce que disent les médias. Il existe beaucoup de rumeurs autour de ce mouvement, notamment concernant l’implication de l’extrême droite. C’est vrai qu’il existe une composante nationaliste, mais tous les participants sont tournés vers un objectif commun: la démission de Viktor Ianoukovitch et un changement total de gouvernance. La machine est corrompue comme peut l’être le métal: elle ne roule plus, et il ne suffira pas de changer de volant. Même les anarchistes estiment qu’une coalition de droite, comprenant l’extrême droite, serait préférable au pouvoir actuel, ce qui est assez étonnant.

Ce qui me frappe, c’est que les autorités reconnaissent qu’il s’agit d’une révolution. A partir du moment où un représentant du gouvernement admet cela devant les médias, il commence déjà à perdre la bataille. En Russie, la force de Poutine est de mettre en cause ceux qui se mobilisent. Il les qualifie d’ailleurs de « hamsters », parce que ce sont des « geeks », des « intellos » dont il rigole. A contrario, en Ukraine, le pouvoir accepte l’idée d’un coup d’état.

Cette image « intelectuelle » des mobilisations n’affecte-t-elle pas leur légitimité populaire?

C’est le cas en Russie, pas en Ukraine où j’ai l’impression que cela engage toutes les couches de la société: Il y’a de tout, même des boxeurs, des étudiants et des ouvriers, des mamans aussi bien que des grands-pères…etc.

En Russie, les médias renvoient effectivement de ces mouvements une image « d’intellos » qui ont lu beaucoup de littérature en anglais, en français, en allemand. Ces gens se sont informés et ont compris que nous ne vivions pas dans une vraie démocratie. En ce sens, c’est une révolution bourgeoise. Avec un groupe de recherche à l’université de Saint-Petersbourg, j’ai participé à une grande enquête qui interrogeait les acteurs des manifestations. Ce sont souvent des chefs de petites entreprises, des ingénieurs, des médecins. Les ouvriers par contre, étaient souvent engagés dans des manifestations pro-Poutine, il y venaient en bus et étaient souvent sous la pression d’un licenciement. On ne peut pas dire que tous les ouvriers soient hostiles à Poutine, mais il y a eu un mouvement de détournement de l’opinion, avec notamment la création de fausses manifestations.

La critique de la pseudo majorité était de dire aux manifestants: «vous, vous avez de quoi manger, un travail, la possibilité d’emprunter, d’acheter une voiture, donc tout va bien». Il affirment qu’on ne peut parler de révolution que lorsque le « vrai peuple – j’ignore ce que c’est- se mobilise ». L’absence des ouvriers limite effectivement l’ampleur du mouvement, basé sur un réseau qui existait déjà, ce qui a tendance à alimenter les théories du complot. Sur les réseaux sociaux, des gens expliquent que les manifestations sont aussi l’occasion de « rencontrer des potes ». Ils se sentent liés par une solidarité « négative » face à un ennemi commun.

Vous travaillez sur les « hackathons« * que vous considérez comme un outil démocratique. Mais les applications pour smartphones supposent d’avoir accès à de la haute technologie: la démocratie, c’est pour les riches?

On parle souvent de « fracture numérique » en matière de technologie. Mais la politique de certains opérateurs démocratise aujourd’hui l’accès au smartphone. Avec les chercheurs de Paristech, j’ai travaillé sur un jeu pour smatphone destiné aux jeunes de banlieue. Une étude préalable avait montré que malgré des revenus modestes, des jeunes qui n’ont parfois que deux paires de jeans possèdent malgré tout un smartphone. Je ne peux pas en faire une généralité, mais cela montre qu’on peut pas lier systématiquement l’accès à la technologie aux revenus. Beaucoup de gens riches utilisent toujours d’anciens Nokia pour éviter d’être surveillés. Moi-même, je n’ai acheté un smartphone que lorsque j’ai commencé ma thèse.

Par rapport au renouvellement de la démocratie, je ne dis pas que c’est la panacée mais ce format attitre des population qui n’étaient pas engagées politiquement, comme les « geeks » qu’il faut distinguer des hackers antisystème. Des ingénieurs issus d’écoles d’informatiques qui veulent simplement travailler et gagner leur vie se retrouvent tout d’un coup confrontés à des problèmes qu’ils n’auraient peut-être jamais rencontré. Par le biais d’une sorte de jeu de rôle, on leur donne la possibilité d’aider des gens: par exemple, comment utiliser mon portable si j’étais aveugle? Il y a donc un élément éducatif très important. Le hackathon ne peut pas changer le monde tout de suite, mais c’est un instrument de citoyen…et aussi philosophique.

Avoir des internautes à la fois « acteurs » et consommateurs des applications ne menace-t-il pas l’objectivité des données récoltées?

Il existe des systèmes de protection intégrées aux dispostifs. Cela s’ajoute à la pré-modération effectuée par l’équipe humaine qui récolte les données en essayant de les vérifier. Mais c’est vrai qu’avec des technologies comme Tor, on peut détourner pas mal de mécanismes. On peut par exemple participer des dizaines de fois à un même vote en empruntant des IP du Tibet, du Maroc…etc.

Mais n’importe quelle technologie peut être détournée: même une chaise peut potentiellement être transformée en guillotine. Doit-on pour autant interdire l’usage des chaises? Les développeurs prennent en compte la possibilité de détournement. Il existe aussi des contraintes par le design: les applications intègrent des moyens de contrôler les utilisateur. Par exemple, un champ d’expression libre est souvent réduit à un nombre de caractères limités. L’utilisateur peut certes écrire « fuck you » ou ce type d’insultes, mais il ne peut vraiment pas nuire au système. Les applications sont assez verrouillées: on ne peut pas écrire « nique ta mère » (rires).

Quel est le plus important pour l’avenir démocratie: que les hackers se familiarisent au grand public ou que le grand public se familiarise au développement et au code informatique ?

C’est très bien que les gens se familiarisent au code. Je sais que plusieurs écoles proposent déjà des leçons d’informatique à un niveau plus approfondi que le simple usage de Microsoft Word. Personnellement, je rêverais d’être née un peu plus tard, pour faire partie de cette génération qui apprend à coder en même temps qu’elle apprend l’anglais. Le code est un langage, une façon de communiquer. Ce qui le différencie d’une langue vivante, c’est qu’il est performatif, c’est-à-dire qu’il fait ce qu’il dit. Il est beaucoup plus « honnête » que les humains, respecte toujours ses obligations, si l’on peut parler du code comme d’un être vivant.

Il est bon que le grand public prenne connaissance des solutions qui existent, parce que cela peut aider à résoudre des problèmes du quotidien : par exemple dans le cas d’un malade qui aurait besoin de porter un appareil pendant son sommeil, il est possible d’utiliser un capteur qui le réveille s’il s’endort. Ces systèmes sont rendus possibles grâce au code. C’est pour ça que de plus en plus de gens s’y mettent assez tard, à 30 ans passés, après avoir fini leurs études, pour développer des projets. Certains musiciens font même de la musique en utilisant du code : que rêver de mieux ? (rires). Dans le même temps, il faut que les « geeks » s’interrogent sur les questions de société. C’est bien de vivre dans le monde de Star Wars, de Spider Man etc. mais c’est encore mieux d’utiliser ses connaissances pour sauver quelqu’un. Et je pense que ce mouvement de « hackers civiques » permet aux développeurs de sortir de leur bulle, de rencontrer des gens qui vivent autre chose. Par exemple, c’est passionnant de faire se rencontrer des « geeks » avec des travailleurs des urgences : les uns restent devant leurs ordinateurs tandis que les autres sont tout le temps en mouvement, se déplacent, rencontrent des gens, des situations improbables. Mais malgré leur force physique – souvent absente chez les « geeks », ils manquent d’outils et de coordination. Les deux sont complémentaires, comme un super-héros : les uns sont la tête, les autres le corps, et ensemble ils peuvent tout accomplir. C’est une approche très optimiste, un peu poétique, mais j’aimerais que les choses se passent comme ça. Après oui, la notion de démocratie « coca-cola » ça peut paraître un peu superficiel et éphémère dans la durée, mais les choses dépendent de nous. Comme toujours.

(1) Un « hackathon » est un rassemblement de hackers qui « codent » de manière intensive et développent des applications en poursuivant un objectif précis

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