« Il n’y a pas une sous-médiatisation du sport féminin mais une ‘mal-médiatisation’ »

Constatant que le sport féminin représentait 7 % du volume horaire des retransmissions du sport à la télévision, le CSA a lancé le 1er février les « 24 h du sport féminin ». Il a invité les chaînes à ne diffuser pendant une journée que des compétitions féminines. La ministre des sports Valérie Fourneyron a également annoncé un soutien d’un million d’euros aux chaînes pour améliorer la médiatisation de ces événements.

Des initiatives sur lesquelles le journaliste Christophe Lemaire de Sportiva, site d’informations sur le sport féminin, porte un regard critique. Explications.

Quand est-ce que le site Sportiva Infos a t-il été créé et quelle est sa ligne éditoriale concernant le sport féminin ?

Ce site professionnel a été lancé en mars 2012. Il n’y en a pas d’autres en France sur le sport féminin. Il y a des blogs, des sortes de sites sur le sport féminin mais ce sont des bénévoles qui les gèrent. Notre but est de proposer une couverture du sport féminin qui n’existe nulle part ailleurs. Les gros médias traditionnels en parlent, mais le constat qui avait été fait à l’époque est qu’il y avait non pas une sous-médiatisation du sport féminin mais une « mal-médiatisation ». C’est-à-dire véhiculant des clichés du type : « C’est une fille ! C’est exceptionnel qu’elle réussisse ». À Sportiva on n’est pas féministe, notre seule ambition est de parler de sport féminin.

On parle de toutes les pratiques sportives féminines. Que ce soit du sport de haut niveau, des sports collectifs, et ceux dit « anonymes » vis-à-vis du grand public. On relate également les événements dont il n’y a pas d’écho dans les médias de masse. On publie aussi un livre tous les ans qui retrace l’année du sport féminin et dans lequel on met en avant les initiatives en sa faveur. Enfin on organise la nuit du sport féminin chaque mois de décembre, où l’on met notamment en avant les championnes.

Que pensez-vous de la décision du CSA de diffuser pendant 24 heures du sport féminin à la télévision ?

Pour moi, c’est juste un effet d’annonce, de la communication. Cela n’a pas de sens d’être attentionné envers les femmes seulement 24 heures par an. C’est comme si c’était la seule façon de développer la médiatisation du sport féminin. De plus, ces 24 heures ont seulement concerné les médias télévisés et radiophoniques alors qu’aujourd’hui, le sport féminin ne vit qu’à travers deux seuls médias : Internet et la presse quotidienne régionale. Les journalistes qui y travaillent n’ont pas attendu l’organisation des 24h par le CSA pour s’intéresser au sport féminin.

Le fonds de soutien d’un million d’euros pour la diffusion du sport féminin proposé par Valérie Fourneyron aux chaînes est-il justifié selon vous ?

C’est étonnant qu’on débloque un million d’euros pour des médias qui ne s’intéressent pas du tout au sport féminin. TF1 se concentre sur la Coupe du monde de football, France Télévisions sur les grands évènements comme le Tour de France, Roland Garros, ou les Jeux Olympiques. Nous, les journalistes de presse écrite, nous sommes mis de côté alors que nous connaissons des difficultés économiques.

De plus, les chaînes de France Télévisions qui diffusent un match de basket doivent dépenser environ 100 000 euros. Aucune chaîne ne le fera pour un match de basket féminin. L’audience ne sera pas au rendez-vous, car il n’y a pas assez de public ni de sponsors (ou bien pas capables de suivre au long cours une saison de basket féminin). Demander aux chaînes, aux clubs et aux fédérations qui abritent ces sports de passer de l’anonymat à la diffusion sur un canal national du jour au lendemain, c’est pousser ces pratiques sportives au suicide.

Comment expliquez-vous ce désintérêt des médias et du public pour le sport féminin ?

Je ne suis pas d’accord avec ce terme, ce n’est pas notre point de vue à la rédaction. Il y a surtout un manque d’histoire et de réalité économique. Il y a cent ans, il y avait un désintérêt pour le sport féminin, mais aujourd’hui les femmes sont complètement intégrées. J’entends parler de machisme, de mépris, mais pour moi c’est faux. Par exemple, l’équipe de basket féminine française ne va être diffusée sur France 3 ou France 2 seulement qu’en demi-finale et finale du championnat d’Europe. Mais on peut faire le même constat pour le basket masculin qui est aussi méprisé. On doit se battre pour voir des matchs de championnat.

Qu’est-il ressorti de la dernière étude que vous avez réalisée, portant sur la part du sport féminin à la télévision ?

On s’intéresse pour nos études annuelles aux événements sportifs diffusés en direct sur toutes les chaînes en France. On a regardé leurs grilles, leurs programmes et nous avons fait émerger un chiffre : il y a eu 11 % de diffusion de sport féminin en direct sur dix mois. Le chiffre de 7 % du CSA, lui, porte sur quelques semaines d’étude seulement. 11 % ce n’est pas si mal en réalité, sachant qu’à la télévision il y a presque 70 % de diffusion qui concerne uniquement le football masculin. Le foot ‘vampirise’ la quasi-totalité des canaux télévisés.

Quels sont, selon vous, les efforts encore nécessaires pour mieux médiatiser le sport féminin ?

Il y a du sport féminin à la télévision mais il n’y a pas d’histoire de ce sport. Il faut donc habituer le public à des visages. Dans la rue, si on montre la photo de la capitaine de l’équipe féminine de basket, Céline Dumerc, peu de gens sauront dire qui elle est. Il faut faire connaître ces championnats, ces femmes au public, pour que progressivement au niveau médiatique on arrive à proposer des diffusions plus régulières et que le pourcentage augmente.

Mais le plus important d’abord, c’est d’encourager la pratique du sport féminin. Il faut s’occuper de l’accès aux structures, du nombre de licenciées dans les fédérations et ce dans toutes les régions.

Et quels sont les préjugés à faire reculer ?

Quand on regarde un match de football féminin par exemple, il y a peu de public, peu de « show », ni d’environnement festif qui le rend attractif. Au niveau de la pratique aussi, le foot féminin n’est pas pareil que le masculin. Il existe d’ailleurs depuis les années 70 en France mais cela fait seulement 4-5 ans qu’on le diffuse.

Il faut donc apprendre à l’apprécier et dépasser ses préjugés. Il faut laisser du temps au temps. Le foot féminin commence à se professionnaliser depuis dix ans. D’ici une vingtaine d’années, il devrait être mieux couvert médiatiquement.

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